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Discours
de Son Excellence Mgr Luigi Gatti
Nonce Apostolique au Liban
Eminence,
Béatitudes,
Mes Frères dans
l’épiscopat,
Révérends Pères et
Frères Supérieurs Majeurs,
Révérendes Sœurs
Supérieures Générales,
Chers frères et
sœurs,
C’est toujours
une grande joie pour moi et une occasion de communion d’être avec vous et
participer à vos prières et vos réflexions pour le bien de l’Eglise et celui de
vos fidèles dans ce cher pays qui passe par des moments délicats de son
histoire.
Vous êtes au
quarante unième session qui regroupe tous les hauts responsables religieux
catholiques au Liban: Patriarches, Archevêques, Evêques, supérieurs majeurs et
supérieures générales des congrégations religieuses. N’est-ce pas là une grâce
divine et une approche affectueuse de Notre Mère, le visage rayonnant de l’Eglise,
Notre Dame du Liban, et Notre Dame de la Paix? Quarante ans ont déjà passé
durant lesquels vous n’avez jamais cessé d’aborder des thèmes vitaux qui
touchent le fond de votre mission et reflètent les soucis de votre témoignage,
en oeuvrant incessamment pour une réflexion articulée sur les conditions
sociales, culturelles et spirituelles dans lesquelles les jeunes d’aujourd’hui
s’apprêtent à construire le monde du troisième millénaire.
Qui ne voudrait
aider à bâtir ce futur monde de pierres vives, dans l’espérance, en cette
nouvelle heure de grâce et de bonne volonté que le calendrier de l’histoire
ouvre devant nous: la civilisation de l’amour. Comme l’écrit Jean Paul II dans
sa lettre apostolique à tous les jeunes du monde: «seul Dieu est le fondement
ultime de toutes les valeurs. Lui seul donne son sens décisif à notre existence
humaine. Sans Lui, sans la référence à Dieu, tout le monde des valeurs créées
reste comme en suspens dans le vide absolu. Il perd aussi sa transparence. Il
n’exprime plus rien. Le mal se présente comme bien, et le bien est disqualifié.
Cela ne nous est-il pas montré par l’expérience de notre époque, notamment en
politique, là où Dieu est écarté de l’horizon lorsqu’on évalue, lorsqu’on
apprécie, lorsqu’on agit? Pourquoi Dieu seul est-il bon? Parce qu’il est amour»
(Jean-Paul
II, Lettre apostolique à tous les jeunes du monde, à l’occasion de l’année
internationale de la jeunesse. Rome, le 31 mars 1985).
Le thème que
vous avez choisi pour cette session traitera de «l’Eglise et le Financement».
C’est un thème de renouveau. Or, parler de renouveau, c’est reconnaître un
besoin et avouer une déficience. S’il est vrai que la vérité ne conserve les
esprits qu’à condition de les conquérir sans cesse, personne n’aura aucune peine
à se convaincre de l’ampleur du constat à établir comme de l’action à
entreprendre. Ceci nous amène sans aucun doute à faire une autocritique du passé
et à former un projet d’avenir.
Ce thème fait
suite aux travaux de la Session extraordinaire, que vous avez tenue les 12 et 13
mars 2007. Il fait écho de l’appel qui vous a été lancé par Jean Paul II dans
son Exhortation apostolique: «Une nouvelle espérance pour le Liban» et qui
invitait tous les évêques à «prendre conscience de leur rôle de veiller à ce
qu’une gestion saine et moderne des biens soit assuré dans un esprit de
désintéressement total par des personnes compétentes, intègres et
particulièrement habilitées pour un service ecclésial et social; elles ont à
rendre compte de leur gérance et de leurs décisions», sachant que les biens de
l’Eglise sont des moyens pour l’apostolat, pour l’action sociale et pour les
services que les chrétiens ont à accomplir, dans une perspective de
développement et de justice. «Dans le domaine de leur gestion, ajoute Jean Paul
II, en vertu de ma mission de «suprême administrateur» de tous les biens
temporels de l’Eglise, je demande un engagement radical de toutes les
communautés catholiques orientales, pour qu’elles aient constamment le souci de
réaliser une administration rationnelle et transparente, et d’établir une
planification d’ensemble des besoins et un usage correct de ces biens.»
(n° 104).
Chers frères et
sœurs,
Comme vous, je
réalise combien sont lourds les défis qui menacent le Liban, ainsi que le peuple
libanais, dans ses multiples composantes. Et je réalise aussi les efforts que
vous déployez, à tous les niveaux, pour sauvegarder l’authentique visage de
votre pays dans sa splendeur et dans sa mission spécifique, en promouvant et en
élevant ce qu’il y a de vrai, de bon et de beau en lui, en illuminant tous les
secteurs de l’activité humaine à travers les instruments qui sont conformes à l’Evangile,
et en harmonie avec le bien de tous, selon la diversité des circonstances et des
situations.
Rien de ce que
nous possédons ne nous appartient pleinement. Nous sommes, pour ainsi dire,
mandatés par Dieu pour gérer argent et biens, pour leur faire produire du fruit
au bénéfice de toute l’humanité.
L’argent
est un moyen d’échange, un outil utile pour favoriser des relations humanisantes
entre les hommes. Il peut favoriser la croissance économique et le développement
des peuples.
L’Évangile de
Luc, qui n’hésite pas à qualifier l’argent de “trompeur”
(Lc 16/9),
en dénonce les pièges:
*
L’aliénation
de la personne dans l’avoir. Dans la parabole du riche insensé
(Lc 12/16-21)
l’homme empile les excédents de ses récoltes dans ses greniers et se croit
tranquille pour de nombreuses années. Mais Dieu lui dit: “Insensé! cette nuit
même on te demandera ton âme, et ce que tu as, à qui est-ce que cela ira?”
(Lc 16/20).
Cet homme a choisi l’avoir, il a perdu son âme. Il croyait posséder et il est
possédé.
*
La
rupture avec les autres. Telle est la leçon de la parabole de Lazare et du riche
(Lc
16/19-31).
La faute du riche n’est pas d’avoir acquis ses biens injustement mais d’avoir
laissé se creuser une distance entre sa table abondante et un ventre creux.
Cette distance détruit la communauté humaine et même le ciel ne pourra l’abolir.
C’est Abraham qui dit au riche: “Entre vous et nous a été fixé un grand abîme”
(Lc 16/26).
*
Les
biens de ce monde, qui devraient être un signe de communication, de communion,
deviennent un obstacle, un mur. Comme le fait remarquer Abraham au riche de la
parabole qui lui demande d’avertir ses frères: “Même si quelqu’un ressuscitait
des morts, ils ne seraient pas convaincus”
(Lc 16/31).
Constamment,
dans l’Évangile, la personne qui accueille le message de Jésus change
radicalement d’attitude face à l’argent. L’Évangile rend libre. Dès l’appel de
Jésus, le publicain Mathieu quitte sa profession de collecteur d’impôts
(Mt 9/9-13).
Le chef des publicains, Zachée, déclare: “Voici, Seigneur, je vais donner la
moitié de mes biens aux pauvres et si j’ai extorqué quelque chose à quelqu’un,
je lui rends le quadruple”
(Lc 19/8).
La première
communauté chrétienne s’est fondée, dès les débuts, sur le partage: “La
multitude de ceux qui étaient croyants n’avaient qu’un cœur et qu’une âme et nul
ne considérait comme sa propriété l’un quelconque de ses biens: au contraire,
ils mettaient tout en commun... Nul parmi eux n’était indigent... Chacun
recevait une part selon ses besoins”
(Ac 4/32-35).
Parmi les
nombreux Pères de l’Église qui ont traité de ce sujet, Saint Basile interroge:
“Que répondras-tu au souverain Juge, toi qui habilles les murs et n’habilles pas
ton semblable? Toi qui ornes tes chevaux et n’as pas même un regard pour ton
frère dans la détresse? Toi qui laisses pourrir ton blé et ne nourris pas ceux
qui ont faim? Toi qui enfouis ton or et ne viens pas en aide à l’opprimé?.
A qui ai-je fait
tort, dis-tu, en gardant ce qui est à moi? Mais, dis-moi, qu’est-ce qui est à
toi? De qui donc l’as-tu reçu pour le porter dans la vie? C’est exactement comme
si quelqu’un, après avoir pris une place au théâtre, en écartait ensuite ceux
qui veulent entrer à leur tour et prétendait regarder comme sa propriété ce qui
est pour l’usage de tous. Ainsi font les riches. Parce qu’ils sont les premiers
occupants d’un bien commun, ils s’estiment le droit de se l’approprier...”
(Homélie
n° 6, sur la richesse).
Cette
“destination universelle des biens” a été fortement rappelée par le Concile
Vatican II. “Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de
tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création
doivent affluer entre les mains de tous...”
(Gaudium et Spes,
n° 69).
“Tout quitter”.
C’est ce qu’ont fait les premiers moines et, à leur suite, François d’Assise et
tant d’autres qui se sont voués à Dame Pauvreté pour suivre le Christ.
Aujourd’hui encore des personnes, des instituts religieux et des communautés
diverses témoignent de l’appel prophétique de l’Évangile: “Ce que tu as,
vends-le et donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel”
(Mc 10/21).
Nous serions
encore loin de nous hisser à la hauteur de la veuve de l’Évangile : elle n’a pas
donné de son superflu, mais de “ce qui lui était nécessaire pour vivre” (Lc
21/1-4).
Nous serions encore loin de répondre aux besoins criants des 2,8 milliards
d’êtres humains qui n’ont pas deux dollars par jour pour vivre.
Le partage ne
peut se réduire à une contribution financière. Donner de l’argent sans se donner
soi-même est un mensonge. Partager veut dire, dans la mesure de ses moyens,
donner de son temps, de son avoir, de son pouvoir, de ses qualifications, des
dons reçus. C’est aussi participer à l’une ou l’autre des associations de
solidarité.
La bonne gérance
de ce que l’on possède en vue du “bien commun” n’est pas le privilège des
personnes. Elle est le devoir de la société et de toutes les communautés
ecclésiales.
Aujourd’hui,
jusqu’où va le partage entre les différentes Églises dans le monde... entre les
diocèses... entre les paroisses, les communautés, les mouvements et les services
d’Église? La Bible ne parle pas seulement des biens individuels. Certaines
communautés, certaines Églises locales, certains diocèses et certains instituts
religieux ne savent comment utiliser leur argent, voire comment le placer
pendant que des dizaines d’autres n’ont pas les moyens de faire vivre décemment
leurs prêtres et leurs permanents pastoraux ni de s’engager dans des activités
nécessaires à l’évangélisation.
Dès le début de
l’Église, Paul organisait, dans les communautés qu’il avait fondées, des
collectes à l’intention de la communauté de Jérusalem qui était dans le besoin,
invitant à imiter la générosité de Notre Seigneur Jésus-Christ qui, “de riche
qu’il était, s’est fait pauvre, pour nous enrichir de sa pauvreté”
(2 Co 8/9).
Si les chrétiens
souhaitent que l’État soit plus généreux envers les exclus de notre société,
envers les immigrés, envers les pays les plus endettés, il leur est urgent de
montrer l’exemple non seulement au niveau personnel, mais aussi au plan
collectif.
Eminence,
Béatitudes, chers frères et sœurs,
Dans les débats
actuels concernant le pouvoir de l’argent, la bulle financière, la Bourse sur
Internet, le choix des investissements, nous ne pouvons pas rester les bras
croisés ni être absents du débat, laissant à d’autres le soin de prendre des
initiatives pour que les pauvres ne soient ni les victimes ni les otages d’un
système sans alternative! La gestion de nos biens en fonction des exigences de
l’Évangile nous rendra plus créatifs dans notre participation à la gestion des
biens de nos Eglises.
Que de réalités
capitales, dans la vie de l’homme, que le marché et l’argent ne sont pas en
mesure d’accorder: la joie de comprendre et de connaître, la joie d’admirer, la
joie d’aimer et d’être aimé, le respect du gratuit et du contemplatif, de
l’apparemment inefficace, le sens du partage et de la solidarité !
En vous
souhaitant grand succès dans vos travaux, je m’unis à chacun de vous dans la
prière
pour que Dieu vous comble de ses grâces et donne à ce cher Pays: Stabilité,
solidarité et prospérité.
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